Peut-on devenir riche en obéissant aveuglément aux conseils d’une IA ? C’est la question qu’a posée, de manière très concrète, Jackson Greathouse Fall, un designer américain, en lançant un défi à GPT-4 : créer une entreprise rentable à partir de 100 dollars. Pas de travail manuel, rien d’illégal, et surtout : exécuter à la lettre les consignes de l’intelligence artificielle. Sur Twitter, le récit en direct de l’aventure a pris des allures de feuilleton entrepreneurial, suscitant un engouement viral. Décryptage avec Enfin Libre (https://about.me/enfin-libre-avis) !

Le projet, baptisé HustleGPT, ne se contente pas d’illustrer les capacités techniques de GPT-4. Il pose une question plus profonde : celle de la nature même de la création de valeur à l’ère de l’automatisation intégrale.

GreenGadgetGuru : un e-commerce écolo né d’un prompt

Première étape de l’expérience : choisir un business model. GPT-4 recommande de lancer un site d’e-commerce affilié dans le domaine des produits éco-responsables. Nom de domaine, logo, slogan, arborescence… tout est conçu par l’IA, jusqu’au nom choisi : GreenGadgetGuru.com. Le logo est généré avec Dall-E, et la maquette du site est entièrement pilotée par des indications de mise en page fournies par GPT.

Le slogan est dans l’air du temps : « Go Green with GreenGadgetGuru ». Le premier article est lui aussi proposé, puis rédigé par GPT-4 : un top 10 des gadgets de cuisine éco-friendly. Les visuels sont générés via Midjourney, les produits réels mentionnés avec des liens d’affiliation — preuve que l’IA ne se contente pas d’inventer, elle structure un contenu monétisable.

Une valorisation dopée par la viralité, pas par la vente

À ce stade, aucun produit n’a encore été vendu. Le site n’est pas entièrement fonctionnel, certains boutons sont inactifs, et l’expérience relève davantage de la démonstration que de la performance économique réelle. Et pourtant… la valorisation de l’entreprise explose.

Des investisseurs contactent Jackson via Twitter. L’un d’eux injecte 500 dollars en échange de 2 % des parts. En une journée, l’entreprise est donc valorisée à 25 000 dollars — sans chiffre d’affaires, sans historique, sans produit, mais avec une idée, une page web et une histoire virale. L’apport initial est multiplié par dix, le budget marketing (40 dollars de publicités Facebook/Instagram) commence à générer du trafic, et l’expérience attire l’attention bien au-delà du cercle des fans de nouvelles technologies.

Une parabole du capitalisme 2.0

Ce qui pourrait n’être qu’une anecdote technophile dit en réalité beaucoup du fonctionnement économique contemporain. La réussite de GreenGadgetGuru n’est pas due à la pertinence de son offre ni à sa performance technique. Elle repose sur la narration virale, la crédibilité prêtée à l’intelligence artificielle et la capacité à capter l’attention des investisseurs séduits par la nouveauté plus que par les résultats.

GPT-4 ne révolutionne pas l’entrepreneuriat. Il reproduit — en accéléré — les mécaniques déjà bien rodées de la start-up nation : effet d’annonce, spéculation, levée de fonds express sur simple présentation d’un concept. Comme le rappelle la fin de l’article, c’est exactement ce que la Silicon Valley a institutionnalisé depuis plus d’une décennie. L’intelligence artificielle ne fait que reprendre ce modèle, en supprimant les intermédiaires humains.

IA générative et illusions d’entrepreneuriat

L’expérience de Jackson Greathouse Fall ne démontre pas la capacité de GPT-4 à bâtir une entreprise viable. Elle démontre sa capacité à bâtir une histoire convaincante. Le site GreenGadgetGuru n’a encore rien vendu, et son fonctionnement reste embryonnaire. Mais la médiatisation du projet, elle, a une valeur économique réelle.

Là où l’IA se révèle redoutable, c’est dans l’art de concevoir une identité de marque, d’anticiper les tendances de consommation (le green business), de générer du contenu viral, et de s’insérer dans des dynamiques de spéculation. En cela, GPT-4 devient un outil au service d’un capitalisme de l’attention où la perception de la réussite vaut parfois plus que la réussite elle-même.